Le Made in France, une engagement fiable ?

Auteur.rice :

Lisa Millet

Date de publication :

12/11/2025

Depuis plusieurs années, le Made in France connaît un regain d’intérêt, aussi bien chez les consommateurs que chez les entreprises. Vecteur d’identité, promesse de qualité, argument économique, ce label mobilise autant qu’il interroge. Mais que recouvre-t-il réellement ? Est-ce une garantie de production locale ou un outil marketing bien rodé ? Pour en comprendre les contours, il est indispensable d’en explorer les critères, les enjeux, les ambiguïtés et les impacts.

Une appellation sans définition unique

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’existe pas de définition juridique unique du Made in France. Ce n’est ni un label officiel, ni une appellation contrôlée. En réalité, la mention repose sur des règles douanières européennes relatives à l’origine non préférentielle. 

« Beaucoup de gens croient que Made in France signifie que tout est fait ici, mais en réalité, la règle, c’est la dernière transformation substantielle », explique Thibault Hollebecq, co-gérant de la plateforme LaplaceduCoq. « Ce n’est pas toujours évident à comprendre, et c’est pour ça qu’il faut accompagner le consommateur. »

Un produit peut donc légalement être estampillé Made in France s’il est entièrement fabriqué en France ou s’il y a subi sa dernière transformation, c’est-à-dire une étape significative de son processus de production. Ce critère, fondé sur la nomenclature douanière, laisse place à de nombreuses interprétations. Une opération d’assemblage simple ou une finition, par exemple, peut suffire à qualifier un produit de français.

Pour pallier cette ambiguïté, des labels ont vu le jour, dont le plus rigoureux est Origine France Garantie (OFG), qui impose qu’au moins 50 % du coût de revient unitaire du produit soit acquis en France et que les caractéristiques essentielles du produit soient issues de ce territoire. D'autres, comme le label Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV), valorisent le savoir-faire plus que l'origine des matières ou des composants.

L’illusion de la proximité : entre marketing et confusion

Le flou autour de la définition du Made in France laisse la porte ouverte à des dérives marketing. Des mentions telles que « conçu en France », « imaginé à Paris » ou « assemblé en France » sont souvent perçues comme synonymes de fabrication locale. Pourtant, elles masquent parfois une réalité très éloignée de la production hexagonale. Certains produits ne subissent qu’une ultime étape de fabrication en France, les matières premières, composants ou processus de production principaux étant réalisés à l’étranger. D’où la confusion grandissante chez les consommateurs, qui associent à tort la mention Made in France à un produit 100 % français.

Pour Thibault Hollebecq, la transparence est devenue un impératif. Selon lui, le Made in France est avant tout un engagement volontaire à produire localement « dans la mesure du possible ». Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une garantie absolue, mais d’un effort concret. Sa plateforme LaPlaceduCoq applique une rigueur particulière dans la vérification de l’origine des produits sélectionnés. L’objectif est d’éviter les fameux dérivés marketing et les pratiques commerciales trompeuses. En exigeant des preuves concrètes de fabrication locale (lieux de production, origine des composants, conformité aux critères douaniers), la plateforme garantit aux consommateurs que les produits affichés comme « Made in France » le sont réellement. Un engagement de transparence devenu essentiel dans ce marché.

Les réalités industrielles derrière le label

Produire en France, aujourd’hui, relève souvent du défi économique et logistique. Les contraintes sont nombreuses : rareté des sous-traitants capables de répondre à de petites séries, coûts fixes élevés, délais de production allongés, difficultés de trésorerie, manque d’infrastructures dans certains secteurs. Résultat : de nombreuses marques commencent avec l’ambition de faire du Made in France, mais y renoncent faute de solutions locales viables ou de marges suffisantes.

« La question de la capacité de production locale est centrale. Nous avons rencontré des marques qui voulaient faire du 100 % français, mais qui n'ont pas trouvé de fournisseurs adaptés ou ont été freinées par les coûts », témoigne le gérant de LaPlaceduCoq. « Ce n’est pas qu’une question de volonté, c’est un écosystème qu’il faut reconstruire. »

L’exemple de certains secteurs comme le textile ou l’électronique illustre les limites de cette relocalisation. Les capacités industrielles nationales ne permettent pas toujours de couvrir les besoins, notamment pour des composants techniques ou des chaînes de production globalisées. Le Made in France exige donc de repenser les modèles économiques, de mutualiser les outils de production et de favoriser les collaborations entre entreprises, artisans et industriels.

Cet article a été réalisé bénévolement pour valoriser l'artisanat d'art français.
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Un prix plus élevé… mais pour quelles valeurs ?

Le Made in France est souvent associé à un coût plus élevé. Cette perception s’explique par des réalités tangibles : coût du travail, fiscalité, normes sociales et environnementales plus strictes, rémunération du savoir-faire. Mais au-delà du prix d’achat, il est essentiel de réfléchir en termes de coût d’usage.

Le coût d’achat correspond à ce que le consommateur dépense aujourd’hui, à l’instant de l’achat. Le coût d’usage, lui, intègre la durabilité et la fréquence d’utilisation dans le temps. Dans un contexte où la sobriété et la décroissance sont de plus en plus évoquées par les experts en transition écologique, ce raisonnement prend tout son sens.

Prenons un exemple concret : Un t-shirt Made in France en lin de qualité vendu 70 € peut durer 30 ans, avec 45 lavages par an : soit 1 350 lavages, pour un coût d’usage de 0,05 € par lavage. À l’inverse, un t-shirt en polyester à 10 € ne tiendra que 2 ans, soit 90 lavages. Il en faudra 15 pour tenir 30 ans, pour un coût total de 150 €, soit 0,11 € par lavage. Plus du double.

Ainsi, un produit plus cher à l’achat peut être bien plus économique sur le long terme. Ce changement de regard est fondamental pour réconcilier pouvoir d’achat, durabilité et consommation responsable.

« Le Made in France a un coût, mais il a aussi un sens », affirme Thibault Hollebecq. « Quand un produit est fait localement, les salariés sont correctement rémunérés, l’environnement est respecté, et la transparence est garantie. Ce que d’autres modèles ne permettent pas. ». 

Le prix reste cependant un facteur décisif dans l’acte d’achat. Sans clarté sur l’origine, l’impact économique local ou la durée de vie des produits, le Made in France peut rester un argument de vente annexe pour le consommateur.

Un acte économique et politique

Acheter français, ce n’est pas seulement faire un choix de consommation : c’est un acte économique aux implications concrètes. « Ce n’est pas seulement une affaire d’économie, c’est une vision de société », insiste Thibault Hollebecq. « Soutenir le Made in France, c’est décider où va notre argent, quel type de modèle nous finançons. » Une étude de l’Insee souligne qu’un établissement industriel créant un milliard d’euros de valeur ajoutée en France génère au total deux milliards d’euros grâce à l’effet d’entraînement sur les filières locales. Et 24 400 emplois directs et indirects peuvent en découler. De plus, une production localisée permet de réduire les importations, d’améliorer la balance commerciale et de renforcer la souveraineté industrielle.

Le Made in France présente aussi des avantages environnementaux : moins de transport international, un mix énergétique plus propre qu’ailleurs, et des normes plus respectueuses de l’environnement. Toutefois, relocaliser une production entraîne une augmentation des émissions nationales, ce qui peut entrer en contradiction avec les objectifs climatiques internes. Le bilan carbone global reste néanmoins favorable à une production locale sur le long terme.

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Un engagement exigeant pour les marques

Pour les entreprises qui souhaitent revendiquer une production française, la démarche ne peut être improvisée. Outre la conformité aux règles douanières, la transparence sur l’origine des composants et le processus de fabrication est essentielle. La DGCCRF effectue régulièrement des contrôles pour débusquer les allégations abusives. « Les entreprises ne peuvent pas se permettre d’utiliser le Made in France à la légère », avertit Thibault Hollebecq. « C’est une responsabilité vis-à-vis du consommateur, et c’est pour cela que nous faisons vérifier chaque produit listé sur notre plateforme. » En 2019-2020, 15 % des établissements contrôlés affichaient des irrégularités. La mention « Made in France » ne peut s’apposer que si elle correspond à une réalité vérifiable.

Les marques peuvent s’appuyer sur des dispositifs comme la demande d’Information sur le Made in France (IMF), un service gratuit proposé par les douanes pour évaluer la conformité d’un produit à la réglementation. D’autres choisissent d’adhérer à des labels reconnus, engageant ainsi leur responsabilité sur la traçabilité de leurs produits.

L’artisanat d’art au cœur de l’excellence française

Le Made in France ne se limite pas à l’industrie. « L’artisanat d’art est un pilier silencieux du Made in France », affirme Thibault Hollebecq. « Il est porteur de savoir-faire, d’émotions, et de lien au territoire. Nous devons lui redonner une place centrale dans la valorisation de la production locale. » Les artisans participent à une économie locale ancrée dans les territoires, tout en incarnant une exigence esthétique et technique élevée.

La collaboration entre artisans et industriels, encouragée par des plateformes comme LaplaceduCoq, permet de créer des produits uniques tout en structurant des filières plus robustes. Les séries limitées, les productions sur-mesure et les démarches écoresponsables participent à redéfinir le Made in France comme une voie d’excellence.

Une vision à réinventer

Le Made in France est aujourd’hui à la croisée des chemins. « Le Made in France de demain ne peut pas être celui d’hier », conclut Thibault Hollebecq. « Il doit être exigeant, lisible, sincère. Et pour cela, nous avons besoin d’un dialogue constant entre les marques, les artisans, les institutions et les consommateurs. »

Cela suppose en effet d’harmoniser les définitions, d’éviter les slogans creux, de renforcer les contrôles et de sensibiliser le grand public. Les pouvoirs publics ont un rôle majeur à jouer : soutien à la production locale, quotas dans les marchés publics, encouragement à l’innovation et à la formation.

Mais la responsabilité est aussi collective : consommateurs, marques, artisans, institutions… chacun doit contribuer à donner du sens à cette mention. Car derrière les trois mots « Made in France » se cachent des réalités complexes, des opportunités économiques et une ambition culturelle. C’est à ce titre qu’il mérite d’être interrogé, défendu, et, surtout, compris.